Nouvelles pseudo-locales hyperciblées : Analyse informatique du réseau de propagande numérique de Metric Media

AJ Cordeiro

Université métropolitaine de Toronto

Résumé

Le déclin du journalisme local alimente les réseaux d’information « pseudo-locaux » qui imitent les médias communautaires tout en faisant la promotion d’idées partisanes. L’article qui suit porte sur le grand réseau américain Metric Media et repose sur une étude de cas provenant d’un mémoire de maîtrise sur la propagande numérique hyperciblée. En appliquant des méthodes informatiques (analyse de sentiments, modélisation des thèmes et mesures de médias sociaux) au contenu de 2019 à 2024, l’étude relève des modèles thématiques et des tactiques stratégiques. L’étude fait état d’un contenu généré en grande partie d’algorithmes, d’un programme partisan, d’une distribution ciblée et d’interactions limitées. L’analyse montre comment la transparence guidée par les données peut dévoiler la désinformation et orienter les politiques pour renforcer l’information locale et le discours démocratique.

Introduction

Les sociétés démocratiques comptent sur un journalisme local rigoureux pour informer les communautés et demander des comptes aux autorités. Ces dernières années, cependant, l’effondrement de nombreux médias locaux a créé des « déserts médiatiques » et des vides informationnels. Un nouveau phénomène exploite cette lacune : les réseaux d’information pseudo-locaux. Ces entités créent des sites Web qui ressemblent à première vue à des médias locaux indépendants, souvent sous des noms génériques qui évoquent des communautés, mais sont en réalité contrôlés et financés de manière centralisée par des intérêts politiques ou privés. En misant sur la grande confiance que le public accorde traditionnellement aux médias locaux (Benjamin, 2022), les réseaux pseudo-locaux diffusent une propagande ciblée déguisée en nouvelles locales.

Metric Media, un conglomérat américain de centaines de sites d’informations d’apparence locale lancé à la fin des années 2010, en est un exemple bien connu. Des enquêtes menées par des chercheurs en médias ont révélé que le réseau de Metric Media comptait environ 450 sites en 2019 (Bengani, 2019) et plus de 1 200 sites dans l’ensemble des 50 États à la mi-2020 (Bengani, 2021). Ces sites publient d’énormes quantités d’articles localisés, qui abordent des sujets tels que les événements scolaires, les tendances du marché immobilier et les annonces municipales et qui sont en grande partie générés par des algorithmes ou des robots, pour donner l’impression d’un journalisme local dynamique. Au contenu local neutre s’ajoute un petit nombre d’articles à connotation politique qui présentent des points de vue conservateurs et qui sont souvent rédigés par des affiliés plutôt que par des journalistes indépendants. Cette stratégie crée un effet journalistique de « boue rose » : un mélange de formules de remplissage et de messages partisans que les lecteurs ont du mal à distinguer des véritables informations communautaires (Bengani, 2019).

La montée en puissance de ces médias pseudo-locaux soulève des questions urgentes pour la démocratie. Les chercheurs notent que la désinformation et les fausses informations à caractère politique, lorsqu’elles sont légitimées par des canaux locaux apparemment crédibles, peuvent éroder le discours civique et la confiance du public dans les médias (Bennett et Livingston, 2018). Contrairement aux fausses nouvelles flagrantes sur les médias sociaux, les nouvelles pseudo-locales tirent parti de l’autorité structurelle du journalisme, en utilisant des formats d’information familiers et des mises à jour locales anodines pour amener subtilement les lecteurs à lire des articles sur des enjeux clivants. Par exemple, un site de Metric Media peut publier à plusieurs reprises des mises à jour d’apparence neutre sur les délais d’inscription des électeurs à côté d’articles d’opinion qui mettent en garde contre la fraude électorale, ce qui alimente un discours partisan sous l’apparence d’une information locale (Bengani, 2021). Ces tactiques permettent aux propagandistes d’hypercibler les communautés (géographiques ou démographiques) en leur adressant des messages sur mesure qui échappent souvent à l’examen minutieux auquel sont soumises les campagnes médiatiques nationales. En effet, en 2022, les faux médias locaux étaient en voie de dépasser le nombre de médias locaux authentiques aux États-Unis, ce qui illustre l’ampleur de cette tendance (Abernathy, 2022; Benjamin, 2022).

Le présent article examine le réseau de nouvelles pseudo-locales de Metric Media à partir d’une étude de cas réalisée dans le cadre d’un mémoire de maîtrise afin de comprendre les modèles structurels et l’influence de la propagande numérique hyperciblée. En utilisant des techniques de journalisme informatique et en recourant à l’extraction de contenu à grande échelle, à l’analyse de sentiments, à la modélisation des thèmes et à l’analyse des données des médias sociaux, nous avons tenté de remonter systématiquement à la source de la stratégie de Metric Media relative au contenu et à sa réception. L’objectif est double : 1) faire la lumière sur la manière dont ces réseaux fonctionnent et influencent l’opinion publique à l’échelle locale, et 2) tirer des enseignements utiles à l’élaboration de politiques de communication en matière de lutte contre la propagande clandestine tout en renforçant les médias locaux authentiques. En associant l’analyse guidée par les données à la théorie de la communication, la présente recherche vise à contribuer à l’enrichissement du corpus de recherches pertinentes pour l’élaboration de politiques sur la désinformation, la confiance dans les médias et la démocratie (Cordeiro, 2025). Le reste de l’article est organisé comme suit : tout d’abord, une revue de la littérature pertinente sur les nouvelles locales, la désinformation et la propagande. Ensuite, nous présentons un aperçu de la méthodologie, suivi des résultats empiriques sur le contenu de Metric Media et les modèles d’interaction. Nous présentons ensuite une discussion sur les répercussions de ces résultats pour la responsabilité démocratique et les politiques des médias. Enfin, nous proposons des interventions politiques, puis des réflexions pour préserver le patrimoine informationnel à l’ère du journalisme de la « boue rose ».

Revue de la littérature

Nouvelles locales, confiance et faiblesses de la démocratie

Le rôle fondamental du journalisme local dans les sociétés démocratiques est bien connu. Les médias locaux n’ont pas comme seul rôle d’informer les citoyens sur les affaires de la communauté; ils surveillent également les administrations municipales, les écoles et les entreprises. Les recherches montrent que le déclin du journalisme local s’accompagne d’une augmentation de l’inefficacité et de la corruption au sein du gouvernement, d’une baisse de la participation électorale et de la diminution de la participation des citoyens dans la vie civique (Pickard, 2020; Napoli, 2019). Meyer et coll. (2019) observent que la perte de nouvelles locales crédibles crée une population « privée d’informations propres à la communauté » [Traduction], ce qui laisse un vide que des sources alternatives peuvent combler (Meyer et coll., 2019). Malheureusement, ce vide est de plus en plus occupé par des acteurs qui ont des objectifs politiques. Face à l’essoufflement des médias traditionnels, des éditeurs partisans ont lancé des médias pseudo-locaux qui ont l’apparence de médias d’information, mais qui sont en fait des véhicules de propagande (Benjamin, 2022). La confiance durable du public dans les médias locaux est ainsi instrumentalisée : les gens ont tendance à accorder le bénéfice du doute aux nouvelles locales, et des acteurs malveillants en profitent pour diffuser des contenus biaisés au moyen de faux médias locaux (Benjamin, 2022).

Cette tendance s’inscrit dans le phénomène plus vaste de la désinformation à l’ère numérique. Le cadre de Wardle et Derakhshan (2017) sur le « désordre de l’information » établit une distinction entre la mésinformation (fausses informations involontaires), la désinformation (fausses informations délibérées) et la malinformation (vérités nuisibles) dans l’environnement médiatique actuel. Tandoc, Lim et Ling (2017) notent que les « fausses nouvelles » se présentent sous diverses formes, notamment des histoires fabriquées, de la propagande partisane et des pièges à clics (Tandoc et coll., 2017). Le modèle pseudo-local adopté par Metric Media s’inscrit dans la catégorie de la propagande : il utilise des informations réelles (par exemple, des statistiques locales ou des événements factuels), mais il les présente de manière trompeuse et dans le cadre de partenariats publicitaires. En dissimulant des intérêts politiques sous l’apparence de reportages locaux anodins, ces médias brouillent les pistes entre le journalisme authentique et les opérations d’influence partisanes.

Des journalistes ont inventé l’expression de « journalisme de boue rose » (« pink slime journalism », en référence aux agents de remplissage dans la viande) pour décrire ces imitations de nouvelles locales, produites en masse et à moindre coût (Bengani, 2019). Les premières enquêtes journalistiques sur la « boue rose » en journalisme ont joué un rôle essentiel dans le dévoilement de Metric Media et d’autres réseaux similaires. À la fin de 2019, la Columbia Journalism Review a fait état d’un réseau d’environ 450 sites pseudo-locaux « étroitement liés » qui publiaient des articles générés par des algorithmes avec un contenu politique conservateur (Bengani, 2019). À la mi-2020, ce réseau avait presque triplé pour atteindre plus de 1 200 sites dans tout le pays (Bengani, 2021). Cette croissance n’est pas naturelle, mais résulte plutôt d’investissements stratégiques de la part de groupes de pression et de donateurs politiques (Bengani, 2024). Ces résultats soulignent que les réseaux pseudo-locaux ne sont pas le fruit du hasard ou d’une initiative populaire, mais qu’ils constituent plutôt une infrastructure de propagande délibérée conçue pour influencer l’opinion publique à l’échelle locale.

La propagande à l’ère numérique : Hyperciblage et algorithmes

Les activités de Metric Media et d’autres réseaux similaires peuvent être analysées à la lumière des théories classiques et contemporaines de la propagande. Jowett et O’Donnell (2012) définissent la propagande comme « la tentative délibérée et systématique de façonner les perceptions, de manipuler les processus cognitifs et d’orienter le comportement afin d’obtenir une réponse qui va dans le sens de l’intention souhaitée par le propagandiste » [Traduction]. Dans le passé, les efforts de propagande s’appuyaient souvent sur les médias de masse centralisés ou sur une publicité politique claire. Aujourd’hui, comme le suggèrent Herman et Chomsky dans La fabrication du consentement (1988) et Bennett et Livingston dans leur thèse sur la désinformation, la propagande a évolué pour prendre des formes plus insidieuses qui exploitent la fragmentation des médias et la personnalisation des contenus en ligne (Herman et Chomsky, 1988; Bennett et Livingston, 2018). Au lieu de diffuser un message unique à une audience nationale (le modèle traditionnel de propagande de masse), les propagandistes peuvent désormais hypercibler des segments précis de la population avec des messages sur mesure diffusés par des canaux spécialisés. Cette transformation est rendue possible par les mêmes plateformes numériques et les mêmes outils d’analyse de données qui alimentent la publicité moderne.

Le modèle de Metric Media illustre parfaitement la propagande hyperciblée en action. En créant des sites locaux d’information pour chaque État, comté ou ville (souvent avec des titres tels que Springfield Times ou Mobile Courant), le réseau peut fournir un contenu personnalisé à chaque communauté. Une grande partie de ce contenu est générée automatiquement (Cordeiro, 2025). Cela donne l’apparence d’un journalisme local normal. Cette production de nouvelles à la chaîne permet au réseau de s’étendre rapidement et à moindre coût dans différentes régions (Cordeiro, 2025). Surtout, cela permet d’introduire des discours partisans. La propagande est dissimulée dans une couverture médiatique abondante et anodine : seul un faible pourcentage des articles de Metric Media exprime ouvertement un parti pris politique, et les articles qui le font sont souvent rédigés dans un style sobre et informatif pour éviter de se trahir (Cordeiro, 2025).

Une autre caractéristique de la propagande moderne dans ce contexte est l’utilisation d’algorithmes de plateforme et d’analyses de données pour cibler les messages. Les médias sociaux et les moteurs de recherche sont des canaux de distribution essentiels pour les nouvelles pseudo-locales. Cette stratégie tire parti de ce que Zuboff (2019) appelle le capitalisme de surveillance : la vaste collecte de données personnelles par les plateformes, qui peut être réutilisée pour hypercibler des contenus ou des publicités (Zuboff, 2019). Le principe sous-jacent est le même que celui de l’hyperciblage commercial, mais le produit vendu est une idéologie politique ou un candidat.

La recherche sur le rôle des médias sociaux dans la mésinformation et la désinformation donne plus de contexte. Des études ont montré que les fausses nouvelles ou les nouvelles hyperpartisanes se propagent souvent dans les réseaux de communautés qui partagent les mêmes opinions et qu’elles peuvent être amplifiées par des algorithmes de recommandation qui favorisent les interactions (Vosoughi, Roy et Aral, 2018). Toutefois, les médias pseudo-locaux ont souvent une audience modeste, et leur contenu est peu susceptible de devenir naturellement viral (Cordeiro, 2025). Au lieu de cela, ces médias s’appuient sur une diffusion orchestrée (en recourant à plusieurs pages de faible visibilité, à des publications coordonnées et, parfois, à un soutien externe de la part d’organisations politiques ou de bots automatisés) pour assurer la circulation de leurs discours.

Nouvelles contre-mesures et lacunes

Les journalistes et les universitaires sont de plus en plus conscients de l’existence des réseaux d’information pseudo-locaux, ce qui soulève des discussions sur les moyens de les contrer. La méthode traditionnelle de vérification des faits n’est pas suffisante dans ce cas, car de nombreux articles publiés sur ces sites peuvent être factuellement exacts ou ne présenter qu’un léger biais, ce qui ne déclenche pas de signaux d’alerte évidents. Il s’agit davantage d’une tromperie structurelle (qui se cache derrière l’information et pourquoi) plutôt que de mensonges manifestes dans le contenu. Par conséquent, les contre-mesures mettent l’accent sur la transparence et la vérification des sources. Par exemple, des chercheurs et des groupes de surveillance ont commencé à dresser des listes de sites de « boue rose » connus et de leurs propriétaires. L’ensemble de données MassMove (2024), créé par des militants, s’inscrit dans cette démarche visant à recenser les réseaux d’information locaux trompeurs et a été utilisé dans le cadre de cette étude (MassMove et coll., 2024). Ces approches de renseignement de sources ouvertes (OSINT) aident à cartographier l’étendue de ces réseaux et à fournir des données à des fins d’analyse.

Les initiatives en matière d’éducation aux médias constituent une autre ligne de défense. Hobbs (2011) et d’autres experts en littératie numérique affirment qu’il est essentiel d’apprendre au public à évaluer de manière critique les sources d’information en vérifiant les mentions légales en se renseignant sur les antécédents d’un site et en se méfiant des médias locaux partiaux à l’ère du désordre de l’information. Le problème, cependant, c’est que les sites pseudo-locaux sont expressément conçus pour paraître inoffensifs, en contournant les mécanismes intuitifs auxquels les lecteurs ont normalement recours pour repérer les fausses nouvelles. Comme le souligne Darr (2024), de nombreux consommateurs ne parviennent pas à faire la distinction entre ces médias partisans et le véritable journalisme local, en particulier lorsque le contenu n’est pas manifestement faux ou sensationnel. C’est justement cette crédibilité par association avec les « nouvelles locales » qui est visée (Benjamin, 2022).

La littérature révèle que les réseaux d’information pseudo-locaux comme Metric Media se situent à l’intersection de plusieurs problèmes contemporains : le déclin du journalisme local, la propagation de la désinformation en ligne et les fonctions de ciblage avancées offertes par les plateformes numériques. Ces réseaux représentent un défi structurel et politique, et non pas une simple série d’articles trompeurs. La présente étude s’appuie sur ces bases en fournissant une analyse empirique du contenu et des stratégies de Metric Media, ce qui permet de proposer des politiques possibles en réponse à cette menace émergente pour les communications démocratiques.

Méthodologie

Conception de la recherche et collecte des données

Cette étude, qui adopte une approche par étude de cas (Yin, 2018), porte sur le réseau de sites de nouvelles pseudo-locales de Metric Media. L’approche utilisée est pluridisciplinaire, intégrant des techniques de journalisme informatique à l’analyse de contenu et à l’analyse de réseau. La période d’étude s’est étendue de juillet 2019 à janvier 2024, ce qui couvre plusieurs périodes électorales et offre une vue longitudinale de l’activité du réseau. L’ensemble de données principal est constitué de textes extraits des sites Web de Metric Media, et l’ensemble de données secondaires comprend les données des médias sociaux (pages Facebook) associées à ces sites.

Techniques d’analyse

L’analyse s’est déroulée en trois volets principaux : l’analyse de sentiments du contenu, la modélisation des thèmes et le regroupement du contenu ainsi que l’analyse des réseaux sociaux et des interactions à partir des données de Facebook. Chaque composante a été conçue pour répondre à des questions de recherche précises sur les activités de Metric Media :

En ce qui concerne les mesures des interactions, l’étude a calculé le nombre moyen de mentions « j’aime », de partages et de commentaires par publication pour chaque année afin de dégager des tendances (Cordeiro, 2025). Le niveau général d’interactions était relativement faible : un message typique ne recueillait qu’une poignée de mentions « j’aime » et peut-être un ou deux partages (Cordeiro, 2025). Cela tend à confirmer l’idée selon laquelle l’influence du réseau découle moins d’une forte participation populaire que d’une amplification stratégique (Cordeiro, 2025).

Tout au long de l’analyse, la recherche a utilisé une stratégie de triangulation, en comparant les résultats informatiques avec des rapports d’enquête externes et des cadres théoriques. Par exemple, lorsque le modèle thématique a recensé un groupe de contenus à caractère religieux, il a été rapporté que Bengani (2024) avait signalé que des organisations catholiques s’étaient associées à Metric Media pour promouvoir certains points de vue (Cordeiro, 2025). Cela a permis de confirmer que la grappe n’était pas un artefact aléatoire, mais qu’elle était liée à une campagne d’influence connue (Cordeiro, 2025). De même, la recherche a recoupé toute tendance surprenante avec les reportages des médias pour éviter toute surinterprétation (Bengani, 2019, 2021; Bartholomew, 2022). En intégrant les données informatiques aux éléments de preuve journalistiques, le travail visait à garantir la validité des résultats et à éviter tout biais de confirmation : si nos résultats, fondés sur les données, concordaient avec les rapports indépendants, notre confiance en ces résultats augmentait; s’ils divergeaient, nous les traitions avec prudence (Bartholomew, 2022).

Limites

Toute méthodologie a ses limites, et cette étude ne fait pas exception. L’une des contraintes était l’exhaustivité des données : malgré le moissonnage intensif, la recherche n’a peut-être pas pris en compte tous les sites ou articles de Metric Media (de nouveaux sites ont pu être lancés après la compilation de notre ensemble de données, ou certains contenus plus anciens ont pu être exclus de la conservation des flux RSS). L’accent mis sur les résumés du flux RSS signifie que l’étude a permis d’analyser l’essentiel des articles plutôt que le texte intégral. Toutefois, les résumés contiennent généralement les informations essentielles, mais certaines nuances peuvent être perdues. En outre, l’analyse de sentiments à l’aide d’un lexique (par exemple, TextBlob) peut mal classer le sarcasme ou le ton qui doit être interprété en fonction du contexte (Cordeiro, 2025). Cependant, étant donné que le contenu de Metric Media a essentiellement un ton sérieux et journalistique, ce risque est minime (et la conclusion selon laquelle la majorité est neutre est si nette qu’elle résiste à des erreurs de classification mineures) (Cordeiro, 2025).

Sur les médias sociaux, le dénombrement des interactions sur Facebook est une approximation de la portée, mais pas une mesure directe de l’influence. L’étude ne précise pas non plus si Metric Media a eu recours à la publicité payante de Facebook, car l’analyse des interactions est fondée sur les interactions naturelles (Cordeiro, 2025). Si le réseau promouvait des messages au moyen de publicités, la portée pourrait être plus importante que ne le suggèrent les mesures publiques, un facteur qui n’est pas entièrement pris en compte dans le cadre de la présente étude (Cordeiro, 2025). Une autre limite tient au fait que les effets de causalité sur l’opinion publique dépassent la portée de la présente étude. La recherche a permis de cerner des types de contenu et des intentions possibles, mais elle ne peut pas déterminer de manière concluante dans quelle mesure ces discours pseudo-locaux ont modifié les façons de penser ou d’agir des gens (Cordeiro, 2025). Pour ce faire, il faudrait mener des enquêtes ou des recherches expérimentales auprès des publics cibles.

Enfin, du point de vue méthodologique, il est important de noter que l’approche de la recherche elle-même s’inscrit dans un nouveau paradigme de lutte contre la désinformation. L’étude a utilisé les mêmes outils de mégadonnées et d’analyse que ceux utilisés par les propagandistes (pour l’hyperciblage), mais en les mettant au service de l’analyse et de la responsabilisation (Cordeiro, 2025). Cette approche doit être affinée en permanence. Néanmoins, à l’intérieur de ces limites, la méthodologie de la recherche a permis de mener un examen efficace du réseau de Metric Media et a offert des observations que les approches purement qualitatives ou quantitatives pourraient manquer lorsqu’elles sont utilisées de façon isolée.

Résultats

L’analyse du réseau de nouvelles pseudo-locales de Metric Media a permis de tirer plusieurs conclusions importantes concernant les caractéristiques de son contenu, de ses thèmes et de sa stratégie de diffusion. L’étude présente les résultats en trois parties : 1) la nature du contenu et le profil des sentiments, 2) les principaux modèles thématiques (thèmes) recensés dans l’ensemble des nouvelles du réseau et 3) les modèles de diffusion et d’interactions sur les médias sociaux. L’ensemble de ces résultats brosse le portrait d’une opération de propagande très bien coordonnée qui se fond dans l’écosystème local de l’information tout en faisant la promotion d’idées partisanes.

1. Caractéristiques du contenu et profil des sentiments

En résumé, la stratégie en matière de contenu est axée sur le volume et les apparences. Metric Media inonde les médias locaux d’informations neutres et générés automatiquement pour gagner la confiance du public. Il ajoute ensuite quelques messages partisans, juste assez pour influencer l’opinion publique, mais en évitant de révéler la véritable nature du site. Cette subtilité est sans doute plus dangereuse que la désinformation pure et simple, car elle n’éveille pas les soupçons des lecteurs occasionnels.

2. Ligne éditoriale et thèmes privilégiés

La modélisation des thèmes et l’analyse par grappes ont permis de cerner cinq grands thèmes dans le contenu de Metric Media. Ces thèmes constituent en fait la ligne éditoriale du réseau, c’est-à-dire les sujets et les discours récurrents mis en avant dans différentes localités. Il est important de noter que chacun de ces thèmes correspond à des enjeux qui ont été politisés dans les discours nationaux américains ces dernières années, en particulier par les mouvements conservateurs (Cordeiro, 2025). Cela indique que, derrière une apparence hyperlocale, le contenu de Metric Media s’appuie sur une ligne éditoriale centralisée (Cordeiro, 2025).

Un modèle clair se dégage de l’ensemble de ces thèmes : derrière une façade de journalisme local, Metric Media met systématiquement en avant des thèmes qui s’inscrivent dans une ligne politique conservatrice, bien que ce soit d’une manière modérée et factuelle. L’opération consiste à filtrer l’environnement informationnel en vue de ressembler au modèle de propagande décrit par Herman et Chomsky. Toutefois, le filtrage est ici réalisé par la sélection et le volume du contenu plutôt que par la censure éditoriale exercée par les propriétaires de médias (Herman et Chomsky, 1988). En utilisant des événements propres à la communauté comme points d’accroche, Metric Media amplifie systématiquement certains cadres (sécurité, tradition, mécontentement économique) tout en omettant ou en minimisant d’autres aspects, ce qui oriente subtilement le discours public (Cordeiro, 2025).

3. Stratégies de diffusion et modèles d’interactions

En résumé, les résultats indiquent que le réseau de Metric Media fonctionne comme une vaste, mais mince, couche de propagande à l’échelle nationale : vaste par sa couverture géographique et thématique, mince par son incidence immédiate sur le public. Il repose sur l’effet cumulatif de nombreuses petites incursions dans le discours local, plutôt que sur une seule fausse nouvelle qui produirait un grand effet. Il s’agit donc d’un phénomène difficile à contrer, puisqu’il n’y a pas une fausse nouvelle virale à démystifier. Il faut plutôt reconnaître et traiter la présence structurelle d’un appareil de propagande qui se fait passer pour du journalisme local.

Analyse

L’anatomie de la propagande pseudo-locale

L’analyse révèle un système soigneusement calibré qui correspond bien aux attentes théoriques de la propagande moderne. Contrairement à la propagande traditionnelle diffusée de haut en bas par les chaînes de télévision ou les journaux nationaux, le modèle pseudo-local est à la fois décentralisé et modulaire, tout en étant géré de manière centralisée. Il incarne ce que l’on pourrait appeler la « propagande en réseau », c’est-à-dire l’exploitation d’un réseau de micromédias pour obtenir des effets globaux.

Le cadrage médiatique est une perspective théorique à prendre en compte. Selon la théorie classique du cadrage médiatique (McCombs et Shaw, 1972), les médias ne disent pas aux gens ce qu’ils doivent penser, mais ils influencent de manière significative leurs opinions. Le réseau de Metric Media établit un cadrage médiatique à l’échelle hyperlocale, mais il est guidé par des priorités partisanes à l’échelle nationale (Cordeiro, 2025). En saturant les canaux locaux de sujets précis (criminalité, écoles, démographie), le réseau vise à mettre de l’avant ces sujets auprès du public dans de nombreuses communautés à la fois. Il s’agit en fait d’une modélisation participative du cadrage médiatique. Cela peut avoir des répercussions politiques en aval, par exemple en influençant les thèmes sur lesquels les candidats locaux axent leur campagne ou les questions qui dominent les réunions publiques.

Du point de vue des études sur la propagande, cette stratégie est compatible avec le concept de « propagande cachée », tel que décrit par Bernays (1947) et par des chercheurs ultérieurs : la propagande est plus efficace lorsque le public n’est pas conscient des manœuvres de persuasion. Aujourd’hui, un site Web bien conçu, avec le nom d’une ville dans son titre, peut apparaître sans que le lecteur moyen puisse facilement savoir s’il est produit par des journalistes locaux ou par un acteur politique à distance. Cette opacité est un élément essentiel de la stratégie pseudo-locale, qui permet ce que le chercheur a appelé précédemment la « légitimisation des messages » (Cordeiro, 2025). Le réseau de Metric Media parvient ainsi à passer inaperçu tant aux yeux des lecteurs qu’aux algorithmes des systèmes de modération des plateformes en respectant en grande partie les apparences d’un contenu d’actualité légitime.

Dans ce contexte, l’hyperciblage concerne autant le lieu et le moment que le public visé. Certes, le réseau cible des groupes démographiques précis en passant par les médias sociaux, mais il est tout aussi important de cibler des lieux et des moments précis. En se répandant dans de nombreuses localités, Metric Media s’assure que les discours nationaux sont reproduits dans des contextes locaux, ce qui influence potentiellement le discours politique local sans paraître forcé. En faisant coïncider les hausses soudaines de contenu avec les moments clés des périodes électorales, le réseau maximise la pertinence au moment où les citoyens prennent des décisions. Ce ciblage temporel s’apparente à une stratégie de campagne électorale, mais il se fait passer pour du journalisme plutôt que pour des publicités électorales.

Répercussions pour la démocratie et le discours public

L’existence et le fonctionnement de réseaux comme Metric Media entraînent plusieurs répercussions dans une société démocratique :

Le fait que les interactions restent limitées et que ces sites reposent davantage sur une illusion que sur une participation profonde suggère qu’ils risquent d’être démasqués. Lorsque les gens apprennent qu’un site n’est pas ce qu’il prétend, le charme peut être rompu : les lecteurs pourraient abandonner la plateforme, et celle-ci pourrait modifier leurs algorithmes. Le défi consiste à réaliser cette exposition à grande échelle et rapidement.

Le rôle des politiques et de la réglementation

Ces résultats renforcent l’argument selon lequel les approches purement axées sur le marché ou le laisser-faire sont insuffisantes pour faire face aux campagnes de désinformation coordonnées. Il est clairement dans l’intérêt public de garantir la transparence des médias, surtout pour ce qui est de l’influence politique. L’une des raisons pour lesquelles les sites pseudo-locaux trouvent un terrain fertile est l’absence de couverture locale concurrente. Pour offrir aux communautés un rempart contre ces faux médias, il est essentiel de reconstruire la structure d’information locale au moyen de subventions, de financements publics ou de modèles économiques novateurs. Pickard (2020) préconise de traiter le journalisme local comme une infrastructure qui nécessite un investissement public. Comme le montre la présente étude, le prix à payer en cas d’inaction peut se mesurer en termes de vulnérabilité à la manipulation.

Enfin, notre recherche met en évidence une « méta-répercussion » : les mêmes outils de mégadonnées et de l’intelligence artificielle qui permettent la micropropagande peuvent être utilisés pour défendre la vérité. Tout comme Metric Media a utilisé un ciblage guidé par les données, la présente étude a utilisé une analyse guidée par les données pour démasquer le réseau. Ce type de journalisme d’enquête et de recherche axée sur l’analyse de données va prendre de plus en plus d’importance. En un sens, nous devons combattre le feu par le feu : à la tromperie algorithmique, nous devons opposer la détection algorithmique et la transparence.

Répercussions politiques

Pour relever les défis posés par les réseaux pseudo-locaux de nouvelles hyperciblées, il faudra adopter une approche stratégique à plusieurs volets. L’objectif est de rétablir la transparence, la responsabilité et la confiance dans le domaine de l’information locale sans porter atteinte à la liberté de la presse ou à la liberté d’expression. Selon les résultats et la littérature disponible sur la politique des médias et la désinformation, le chercheur souligne plusieurs répercussions politiques et recommandations clés :

Conclusion

Les nouvelles locales ont longtemps été considérées comme l’élément vital de la démocratie à l’échelle communautaire. Notre étude met en lumière un effort concerté pour exploiter cet élément vital en y injectant une toxine partisane : une propagande furtive déguisée en journalisme de proximité. L’étude de cas de Metric Media montre comment les technologies numériques et la coordination stratégique peuvent reproduire la forme des nouvelles locales tout en détournant leur fonction. Sous des bannières inoffensives et des nouvelles banales se cache une opération d’influence complexe, qui remet en question nos hypothèses sur l’origine et la diffusion de l’information politique.

En appliquant une analyse informatique au réseau tentaculaire de Metric Media, la présente recherche a permis de mettre en lumière ses opérations. Elle a découvert un réseau qui ressemble davantage à une machine de propagande dotée de milliers de ramifications qu’à un ensemble de médias communautaires indépendants (Bengani, 2024). Sa stratégie en matière de contenu (contenu essentiellement neutre ponctué de biais ciblés) maximise la crédibilité et minimise la détection. Son orientation thématique correspond étonnamment bien à un programme politique national, ce qui prouve que l’apparence locale est une illusion délibérée. De plus, son utilisation des médias sociaux et de l’hyperciblage montre une adaptation de la propagande à l’ère des mégadonnées : la personnalisation de la persuasion à grande échelle.

Ces résultats sont porteurs d’une leçon primordiale : pour défendre la démocratie à l’ère numérique, il faut repenser notre conception de la « presse » et nos mécanismes de protection de celle-ci. La présente recherche ne concerne pas seulement les tactiques d’une entreprise : elle illustre parfaitement un nouveau vecteur de menace dans le paysage de l’information. À ce titre, elle exige des réponses de la part de multiples parties prenantes : les organismes de réglementation, les plateformes technologiques, les journalistes, les éducateurs et les citoyens.

Il convient également de souligner un aspect encourageant : le fait même de mener cette étude et d’autres recherches similaires fait partie de la solution. Chaque fois que des chercheurs et des journalistes exposent la « boue rose » dans les médias, ils en diminuent le pouvoir. D’une certaine manière, cette méthodologie guidée par les données illustre une nouvelle forme de journalisme d’enquête, adaptée à une époque où les adversaires portent des déguisements numériques. À l’avenir, les collaborations entre les experts en science des données, les journalistes et les décideurs politiques peuvent renforcer cet effet et renverser la tendance en matière de désinformation en utilisant des faits et des analyses comme outils.

En conclusion, les réseaux de nouvelles pseudo-locales hyperciblées exploitent les failles de notre cadre de communication moderne, mais ils ne sont pas invincibles. Ils misent sur le secret, leur envergure et la naïveté du public pour réussir. En apprenant comment ils fonctionnent et en mettant en œuvre des politiques intelligentes pour combler ces failles, nous pouvons réduire leur influence. Plus généralement, cette étude de cas souligne l’importance de renouveler notre engagement envers les médias locaux en tant que pilier de la démocratie. Il faut veiller à ce que les citoyens aient accès à des informations locales fiables, que ce soit en revitalisant les médias existants ou en encourageant de nouveaux modèles. Ce n’est pas seulement un enjeu culturel ou économique, mais un impératif démocratique. La santé de nos démocraties locales dépendra en fin de compte de notre capacité à distinguer les voix authentiques de la communauté de celles qui ne sont que des échos, et à privilégier les premières plutôt que les secondes.

Le réseau de propagande numérique de Metric Media, une fois démasqué, sert à la fois de mise en garde et de catalyseur d’action. Il nous met au défi d’adapter nos politiques et nos stratégies civiques aux réalités de l’ère de l’information numérique. Ce faisant, nous réaffirmons les valeurs de transparence, de vérité et de confiance qui doivent sous-tendre les systèmes médiatiques de toute démocratie saine. Les conclusions et les recommandations présentées ci-dessus visent à contribuer à cette tâche urgente, en veillant à ce que la promesse de l’ère numérique ne soit pas compromise par ceux qui chercheraient à en abuser dans l’ombre.

Ouvrages cités

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